lundi 25 juin 2012

Nouveauté Vero Profumo: Mito



Il y a parfois des miracles dans la vie d'un parfumista, quand parmi des centaines de jus plus ou moins attrayants, bien conçus, pas mal, oui mais bon; au détour d'une simple touche sous le nez, le testeur se retrouve propulsé ailleurs et c'est l'épiphanie.
On connaissait déjà le pouvoir évocateur des créations de Vero Profumo, mais découvrir Mito, sa nouvelle vision prévue pour septembre, c'est prendre son ticket pour ailleurs, en douceur et avec ravissement.

Et là, quelle joie! quelle lumière! 
D'abord un citron fruité zesté vert, très frais et lumineux, hyper naturel, des notes d’agrumes juteuses et éclatantes (les agrumes sont soutenus par des aldéhydes discrets qui font briller la composition).
Des notes vertes, du galbanum, vif  juste ce qu'il faut. 
Un jasmin très doux, lacté et surtout un  magnolia rose magnifique qui forment le cœur épanoui de ce petit bijou olfactif. 
On entendrait presque les oiseaux chanter.

En se promenant dans ce jardin des merveilles, guidé par Vero Kern, nous croisons donc tour à tour des arbustes verdoyants, un magnolia en fleur, tout en majesté et diffusant son parfum tendre, lacté et frais à la fois, des citronniers chargés de fruits. Plus loin une touche fruitée, une impression d'abricot, de pêche veloutée, presque  poudrée. Plus loin encore un petit ruisseau courre bordé de jacinthes d'eau et de figuiers. 
Des éclats des rire de demoiselles à ombrelles, des alcôves et tonnelles et les mandolines en concerto de Vivaldi, Il giardino armonico. 
Et la fraicheur éthérée des fontaines au loin qui nimbe le jardin assoupi  et Mito d'un voile  de joie sereine et d'insouciance. 



C'est la Villa d'Este près de Rome célèbre pour ses jardins à l'italienne qui inspira la créatrice et ça se sent: Mito est gorgé de soleil, tendre et rayonnant, transparent et plein de vie.

Il y a une vraie évolution dans le style de Miss Kern qu'on reconnait cependant immédiatement aux évocations qu'elle a l'art de procurer et qui nous transportent avec beaucoup de délicatesse cette fois-ci.  C'est par la luminosité toute particulière de ces jardins d'Italie qu'elle nous saisie. Simple, désinvolte et rieur, à la fois vif et apaisé grâce aux notes hespéridées qui survolent le cœur floral aérien et quasi alangui, Mito est un vrai bonheur.
Sur ma peau la fraicheur citronnée dure très longtemps, avec une impression de bonbon acidulé et il a quelque chose de vraiment reposant.
Le bouquet floral est un délice de poésie tranquille et limpide et la note de pêche  est tout à fait jouissive pour le fanatique de chyprés fruités anciens que je suis.

Car en glissant doucement vers le fond, on se dit qu'elle a peut-être gardé la plus belle surprise pour la fin, quand dans un frisson d'extase on murmure: c'est un chypre!
On en reconnait la structure mais c'est vraiment le côté lumineux et léger du chypre qui est mis en avant et  je suis totalement conquis par cette douceur! La mousse de chêne qui souvent assombrie les compositions, est en retrait (Ifra oblige) et la base  est soyeuse, élégante et moirée.
Un petit côté Diorella ou L'eau fraiche de Dior à la grande époque et Roudnistka dans l'élégance aérée, l'inspiration des grands anciens: Vol de Nuit, Mitsouko ou Vent vert; Mito se pose là et n'a pas à rougir de ses filiations prestigieuses. C'est un bien bel hommage et un travail audacieux sur le genre. 
Au porté, l'élégance est là, discrète et tenace, comme une aura, un voile de nymphe des jardins absolument réjouissant!

Vero ayant eut la gentillesse de m'offrir deux échantillons, je vous invite à laisser un commentaire et tirerai au sort un(e) heureux(se) gagnant(e) qui pourra découvrir Mito en avant-première. Et pour ma part, il me faudra un flacon!

Et l'heureuse gagnante est ... Géraldine. Merci à tous pour votre participation et j'espère que vous aurez l'occasion de découvrir Mito très vite.




Illustrations: Eugène Bideau Paon et colombes dans un jardin. Vidéo: Il Giardino armonico joue Vivaldi, concerto pour deux mandolines RV425

dimanche 10 juin 2012

My sin / Mon péché, Lanvin





1924.  Madame Z. la mystérieuse Madame Zed russe parfumeuse, crée pour Jeanne Lanvin styliste, décoratrice et femme d'affaire, un parfum qui deviendra légendaire: Mon péché, My sin pour les américains bientôt, un floral aldéhydé comme c'est la mode; la Chanel a déjà sorti son 5, il faut suivre et se démarquer. Pour cela, Lanvin quitte le filon des parfums carnets de voyage qu'elle affectionnait jusqu'alors pour lancer une composition complexe, un parfum de trouble et d'intimité crue. 
Mon pêché n'est pas mignon, il est intime, terriblement. 

La désormais classique ouverture  d'aldéhydes vives et claquantes est plus en retenue que l'archétype  N°5 et ses grandes pompes,   elle est soutenue par une bergamote et surtout de la sauge sclarée et le néroli qui s'annonce. Le coeur est un bouquet  fleuri doux et feutré où la fleur d'oranger aux accents de mauve un peu encre, du jasmin, de l'ylang crème, une rose discrète et vaguement épicée de girofle, se mêlent pour brouiller les pistes et nous mener droit au fond si particulier de My sin: un lit de muscs sec, boisé de santal et de cèdre, enroulé dans du baume tolu, du styrax et de la civette. Musqué, savonneux, poudré, boisé, insaisissable et déroutant.

My sin porte en lui les traces d'histoires quotidiennes mises au jour,  de péchés quotidiens : un froc qui pend sur le rebord du lit, un corsage dégrafé, du linge qui traine, un reste de poudre sur le chemisier, une culotte oubliée, de la salive sèche sur la peau, un fond de savon croupi qui fond dans sa savonnette oubliée sur le bord de la baignoire, le bac de linge qui fut blanc trônant à coté, attendant l'heure. Il y a de la culotte qui a servi là-dedans, de la dentelle marquée du jour, une lessive louche qui sèche, durcissant au soleil d'avoir vu trop peu d'eau. Il flirte sans cesse avec la souillure, entre propre et sale. Ce n'est pas tant qu'il soit animal, c'est plutôt qu'il dévoile, sans jamais déballer la marchandise à la Tabu. La civette est fondue au reste, comme un relent de saleté qu'on saisi par inadvertance et qu'on est pas bien sûr d'avoir senti et qui attise la curiosité, l'envie, le désir.
Un parfum trouble décidément. 


L'extrait est absolument divin, dense et mystérieux. Les notes de tête le rapproche du N°22 de Chanel avant de bifurquer sur un cœur floral doux et poudré déjà, où perce une pointe de lilas parmi la fleur d'oranger  l'ylang et le jasmin. Le sauge sclarée me fait littéralement fondre en douceur avec ses accents de pomme fraichement coupée. Il y a surement de l'iris aussi qui assèche et enracine le bouquet et donne une tendance poupée de cire à l'ensemble. 
L'Eau de My sin est plus clairement savonneuse dès le départ, légère et plus axée sur la fleur d'oranger, l'anthranilate de méthyle commun à la plupart des fleurs blanches est clairement perceptible et accentue le côté encre mauve. Puis les deux plongent dramatiquement vers ce fond qui fait tout le prix de Mon péché: boisé musqué poudré à tendance savonneux. Animal par vague, et érotique en diable.

La production a été arrêtée en 1988, mais on en trouve encore ici et là quelques flacons, surtout l'Eau en vente pour des prix relativement raisonnables. Ou alors il faut par hasard tomber comme je l'ai fait, sur une parfumerie oubliée, hors d'age et dénicher, ô miracle, un flacon abandonné dans un coin qui n'attendait que moi pour faire son office.


Photo: Bette Davis dans" Of human bondage" 1934. Extrait et Eau de My sin, coll perso.

dimanche 27 mai 2012

Fleurs de rocaille de Caron, 1934.





Un foulard de soie qui glisse sur la peau en crissant, des bulles de champagne et éclats de rire de pompettes, une poudre libre et houppette blanche, des escarpins à pompons et surtout la sensation presque électrique d'une main gantée se faufilant sous la robe taffetas en imprimé à petites fleurs qui discrètement remonte un bas de soie glissant. 
C'est Fleurs de rocaille, avec un S, un bouquet fleuri joliment désuet qui s'ouvre sur une volée d'aldéhydes pétillants et relativement discrets. Et c'est avant tout ce cœur splendide, tout en élégance et sans faux-pli, mêlant  le duo classique rose violette  rafraichi ici par les notes vertes d'un lilas éthéré et probablement un muguet timide, à l'ylang et au jasmin et surtout un œillet crémeux à souhait tout aussi typique de l'époque, le tout se fondant admirablement pour donner une impression de densité aérienne d'une absolue délicatesse. 
Ce bouquet magistral est solidement ancré sur un fond poudré ambré sec d'iris, de santal pour une touche boisée, et de musc légèrement animal et savonneux. On décèle la fameuse caronnade à ses accents ambrés miel et musc. J'y sens également une trace de narcisse et sa pointe foin qui assèche la composition. Jusqu'au bout, grâce et bonne tenue, élégance et légèreté sont de mise. Lumineux, un peu pastel, printanier ensoleillé, toujours léger ces Fleurs de rocaille nous emportent et c'est grisant. 




En 1934, Ernest Daltroff, le grand manitou des parfums Caron avec sa complice Félicie Wanpouille avait déjà bon nombre de chefs d’œuvres au catalogue. Caron était alors une grande maison, accumulant les succès, dans le désordre: Narcisse noir, Nuit de Noël, Tabac blond, Bellodgia avaient déjà vu le jour. Fleurs de rocaille était promis au même destin: entrer dans l'histoire et devenir un mythe. 
Romantique et cristallin, plus jeune fille que grande dame il vibre joyeusement et irradie de jeunesse et d'insouciance parmi les ainés aldéhydés floraux plus matures et habillés, le N°5 de Chanel en tête.
Un de mes Caron préférés, accusant sans doute un peu son age  dans la manière et les matières utilisées, mais d'une maestria confondante. La version actuelle que je n'ai pas re-senti est forcément bien éloignée de l'extrait vintage que j'ai pu tester récemment, l'eau de toilette perd en naturel et gagne en savon même si  la magie demeure. Mais vraiment c'est en extrait qu'il faut sentir cette petite merveille.
Il a brièvement disparu pour être ré-édité en 2006 avant d'être définitivement abimé aux dires de celles qui ont eut la chance et l'audace de le porter. 


Photo: Audrey Hepburn photographiée par Howell Conant. 

dimanche 6 mai 2012

Onda, Vero Profumo




Il y a des parfums qu'on aime d'emblée, qui sont agréables à porter et de bonne compagnie, beaux sans détours. Et d'autres qui vous défient, vous remuent et vous malmènent, qui vous trifouillent la mémoire, et ne se laissent pas facilement dompter. Ceux-là vous devez les conquérir comme on défriche une terre sauvage et les aborder comme on apprivoise un animal dangereux. Onda est de ceux-là. Ce n'est pas un parfum à porter à la légère, il demande de l'attention et ne laisse que peu de répit, dense, touffu, envouté. 

Je l'ai rencontré comme sa très abordable créatrice Véro Kern, lors d'un salon parisien dédié aux parfums il y a 3 ans. Parmi d'autres créateurs et leurs jus plus ou moins convaincants,  Miss Kern et ses minuscules flacons d'extraits de parfums m'ont tout de suite plu et de suite j'ai ressenti toute la passion, le talent et la générosité contenus dans ses fioles. La surprise fut grande de découvrir par la suite que sous des dehors calmes, posés et aimables se cachait aussi une véritable âme d'aventurière très... rock&roll.

Parmi les trois extraits présentés Onda m'a d'abord frappé par son miel épais et sombre. Pour moi c'est  un encaustique, une évocation de parquet fraichement ciré qui grince encore. Difficile d'imaginer qu'on puisse aimer s'enduire de ça. Mais curieusement, le jeu en valait largement la chandelle et j'ai bien fait de m'accrocher car le pouvoir évocateur d'Onda est incroyable et il s'avère au porté  chaleureux et vraiment réconfortant pour peu qu'on ose s'y adonner. 

Troublant surtout, mélange de genre, brouilleur de pistes. Ensorcelé et ensorcelant. Bestial, un animal tapi dans l'ombre qui attend son heure pour bondir. Un tigre fauve sans doute.
Sexuel, un gousset de cuir à l'entrejambe, reniflé discrètement dans un recoin du château contre la pierre froide. On entendrait presque les respirations haletantes.
Terreux, un vétiver caoutchouteux qui suinte des racines fraichement coupées. Épicé, ces même racines, de gingembre qu'on croque innocemment et qui subitement vous enflamme.
Moite, une jungle épaisse et humide qui résonne de bruits étranges et moyennement rassurants. Moussu, bien sûr.
Et lumineux, car malgré tout Onda est magiquement éclairé d'une verdeur presque fluo et quasi surréelle. Un léger muguet jasminant perce le fond comme une éclaircie.




J'aime beaucoup dans certains vieux jus oubliés des années 40/50 qui se sont concentrés et ont un peu madéré, les fonds musqués ambrés mielleux un peu gras et poussiéreux. Comme celui de Toujours Moi de Corday, crée en 1925 et qui avait la particularité de contenir jusqu'à 25% de musc ambrette, un musc à présent archi interdit et qui offrait une richesse et une onctuosité aujourd'hui disparue ou les muscs de Shocking  et de Tabu qui donnent aussi ce rendu affreusement sensuel. 
On retrouve un peu cette impression d'un autre age dans l'extrait d'Onda dont les racines plongent dans l'histoire de la parfumerie et ses chypres sombres et revêches et dans ses boisés secs mythiques comme le fameux Djedi de Guerlain.
 
Et je me souviens des mots de Vero "Je fais des parfums comme on n'en fait plus". Une production artisanale, des formules lentement élaborées, mue par la création plus que par des impératifs commerciaux, et surtout une richesse en matière naturelles qui fait rêver. 
Et oui Vero, vous faites des parfums comme on n'en fait plus mais surtout comme on aimerait tant en sentir encore..
Onda est l'une des plus belle chose qu'il m'ait été donné de sentir et je le porte avec parcimonie, mais avec un bonheur et un ravissement chaque fois renouvelé. C'est le genre qui vous raconte toujours une histoire différente, apaisant, intime et qui toujours me rappelle l'essentiel: la vie est un enchantement perpétuel.

En 2011, les versions Eau de parfum sont parues, retravaillées pour offrir une accroche différente des extraits; l'eau de parfum d'Onda est plus nettement verte et lumineuse grâce au fruit de la passion apportant des notes vertes amères et fruitées qui complètent magnifiquement le tableau. Une tenue exemplaire, un souci du détail jusque dans les flacons aux teintes ambrées et aux lignes exquises. Miss Kern fait bien les choses à son rythme, élégamment.


Photos: Joe Dallessandro in Flesh; Jungle by Eric holbrook

vendredi 4 mai 2012

Tubérocuir






C’est une commande : une adepte de fleurs blanches sous toutes leurs formes surtout les plus vénéneuses, affriolantes et "oh gorgeous" (lys, gardenia, tubéreuse..) m’avait demandé au débotté de lui faire un lys, tandis qu’une autre corsait l’exercice en me parlant de sa quête d’un lys cuiré. N’ayant aucune idée de la façon de créer un lys en parfumerie je me suis lancé à l’aveuglette.
Le résultat : une tubéreuse qui s’est avérée passablement cuirée.
D’abord surnommée Lys raté et devant son succès, j’ai décidé de la retravailler en oubliant le lys et en donnant sa chance à la plus garce des fleurs.

Premier constat : la tubéreuse et le cuir font merveilleusement bon ménage. Les notes chair faisandée de la tubéreuse s’accrochant très bien au cuir safrané. Le cuir agissant comme un fourreau pour la dévoreuse. Le tout n'est pas franchement subtil, presque brutal même et assez rock&roll.

L’accord cuir vient essentiellement de la safraléine (une très belle molécule Givaudan a mi-chemin entre le daim et le safran) et de l’isobutyl quinoleine (IBQ : le cuir vert de Bandit and co).  Le tout est soutenu par une matière naturelle, le cypriol (qui rappelle la moiteur et la tige de la fleur) et du castoreum (reconstitution).

Et l’absolue tubéreuse est expansée par de l’aurantiol  (une base de Schiff c’est-à-dire un hybride de deux molécules accouplées, l’hydroxycitronnellal –muguet- avec de l’anthranilate de méthyle présent dans la plupart des fleurs blanches, ce qui donne une molécule florale à mi chemin entre fleur d’oranger et tubéreuse). Le méthyl laitone à l’odeur de noix de coco laiteuse donne à la tubéreuse son opulence tandis que la gamma décalactone  lui apporte un côté fruité pêche tout en contribuant à cuivrer le cuir.  D'autres fleurs viennent prêter main forte à la tubéreuse: jasmin et surtout ylang ylang.

Les notes :

Bergamote, davana, muscade (pour une touche épicée sèche qui rappelle le cuir).
Tubéreuse, ylang ylang, jasmin.Cuir.
Santal, patchouli, vétiver, mousse de chêne et muscs. 

Dans une seconde version, j’ai boosté les muscs pour avoir plus de tenue et remplacé la vraie mousse de chêne interdite par de l’evernyl un succédané synthétique plus sec et poudré.
C'est une formule assez courte, sur certaines peaux de cobayes le cuir domine et sur d'autres la tubéreuse lactée est plus puissante. Je n’ai aucune idée si je respecte les quotas Ifra, sans doute pas et à vrai dire l’idée de transgresser est assez plaisante. En tout cas, Tubérocuir est avant tout un exercice assez fun, un collage façon cuts-up à la William S. Burroughts qui transgresse les genres et s'aventure en Interzone.



Photos: Robert Mapplethorpe.

lundi 23 avril 2012

Vacances de Jean Patou -1936 - 1984 -




Longtemps avant qu'Olivia Giacobetti ne mette magistralement le lilas en flacon pour le compte des Éditions de parfums Frédéric Malle avec En Passant, la maison Jean Patou sortait, en plein Front Populaire, un petit chef d’œuvre de poésie olfactive: Vacances. Un parfum qui célèbrait le printemps, l'insouciance et les premiers congés payés instaurés cette année là, en  juin 1936. 
1936, c'est également l'année du décès prématuré de Jean Patou, à la tête de l'une des plus florissante maison de couture et de parfum de l'entre deux-guerre. Une maison qui symbolisait alors luxe, décontraction et liberté, les premières tenues de sport c'est lui, et qui savait coller à l'air du temps pour le choix des noms de parfums sortant des propres laboratoires de la marque. Le parfumeur maison c'est Henry Almeras, qui a d'abord débuté chez Paul Poiret et ses Parfums de Rosine avant de rejoindre Patou en 1925. 
Quand Vacances est lancé, ils ont déjà créé  ensemble Que sais-je? en 1925, Chaldée (1927) et Normandie (1935) entre autres perles, mais surtout, le joyaux: Joy, sortie pied de nez à la crise de 1929, le parfum le plus cher du monde selon la formule. 

 Vacances...

Sur la côte bretonne ensoleillée (si!) par la fenêtre grande ouverte donnant sur la baie, des rideaux de tulle vert pâle et mauve flottent au vent. C'est un après-midi de printemps alangui, paisible, comme la longue frégate qui fend l'eau au loin. Dans le jardin au bord de la falaise, les aubépines blanches en fleur, le mimosa et le lilas se disputent et s'arrangent pour embaumer l'air d'une douceur poudrée de miel.  Quelques jacinthes sauvages percent la pelouse verte et brillante qui n'a pas encore été tondue après l'hiver. 
C'est (les) Vacances: après un départ  où la vivacité du galbanum annonce la couleur, un vert tendre aérien qui perdurera tout au long de l'évolution,  les fleurs prennent le pas et mènent la danse avec élégance et délicatesse. Se dégage de ce floral éthéré, une impression cotonneuse de pollen flottant dans l'air frais  du printemps, totalement hors d'âge, presque irréel. Une perfection profondément émouvante.  Certains y sentent de la mélancolie, j'y renifle la joie et l'innocence. 

Les notes d'aubépines doivent beaucoup à l'anisaldéhyde à l'odeur de mimosa poudré aux accents anisé, une matière fabuleusement élégante. La jacinthe c'est bien sûr l'aldéhyde phénylacétique avant tout, qui couplé à l'héliotropine et à l'alcool phényléthylique à l'odeur de rose verte et riz blanc donne le lilas. Le fond de musc (et sans doute de l'amyl allyl glycolate en traces qui harmonise les notes vertes en laissant une légère sensation métallique en fond) et de bois doux font durer et étirent la composition qui s'étiole doucement.

Hélas, mille fois hélas, cette merveille a disparue depuis longtemps des étales de marchands d'odeurs. La maison jean Patou a brièvement réédité 12 de ses chefs d’œuvres oubliés en 1984, dont celui-ci, sous la houlette et la palette de Jean Kerléo alors parfumeur maison, qui s'est inspiré de ses origines bretonnes et de ses séjours sur la côte pour faire revivre Vacances. L'eau de toilette qui n'existait pas est une création qui reste très proche de l'esprit de l'eau de cologne et de l'extrait original. 

Malheureusement encore la recréation a elle aussi disparu et les rares flacons qui apparaissent  à la vente ici et là, atteignent de sommes folles. 
(Je garde et chéri mes quelques millilitres de poésie). 
La marque a été rachetée en 2001 par le géant de la lessive Procter et Gamble, puis revendu en 2011 à Designer parfums; nous sommes plusieurs aficionados à prier régulièrement la Sainte Madeleine des parfums pour qu'ils aient l'idée de génie de ré-éditer quelques merveilles du catalogue riche et souvent d'une étonnante modernité de cette maison qui sombre peu à peu dans l'oubli, dont cet incroyable Vacances. 

Peintures: Henry Matisse, Femme au manteau violet et Le Leçon de piano

jeudi 19 avril 2012

By Kilian: Water Calligraphy et Bamboo Harmony

La marque hype et chic, après nous avoir fait le coup des milles et une nuits, se penche sur les légendes asiatiques.. et son marché.  A la conquête du monde?

Water calligraphy.
Autant le dire tout de suite: dès le départ, j'ai l'impression d'être à l'entrée d'un Séphora de base. Un mélange assez cacophonique d'eau (l'impression de flotte forale indistincte est assez bien rendu), c'est chimique, synthétique, lessivé à grande eau. 
Ensuite ça se pose. Un magnolia, une pointe plus grasse de jasmin sambac qui fait alibi naturel et me semble un peu perdu dans toute cette synthèse crissante, le seule chose qui sauve cette eau de calligraphie du naufrage. Et que dire d'autre, à part que ça sent le shampoing Garnier Fructis de niche. 
Et c'est d'autant plus rageant que le floral aquatique est quand même un genre largement exploré depuis des années et qu'on a déjà senti beaucoup mieux ailleurs. Fleur de Liane chez l'Artisan Parfumeur dans l'idée offrait un bien meilleur rendu plein de poésie. 

"C'est frais" et calibré J'Adore. Ce n'est pas hideux, je porterai même volontiers ce genre de fragrance en crème de jour rafraichissante, mais cela ne fait pas un parfum à mon sens. Le tout est bien exécuté, on sent la patte et l'expérience de la parfumeuse mais ça ne me touche pas. Pire,  ça me met en rogne. Je sais bien que je ne suis manifestement pas la cible de ce genre de jus romantique, jeune et jolie. Mais j'ai tellement l'impression que l'idée majeure de cette nouvelle collection est de draguer le marché asiatique avec des senteurs lisses, propres et passe partout et surtout  à mon avis d'un ennui profond que l'on se pose vraiment des questions sur le cynisme de l'équipe marketing. 
By Kilian nous avait habitué à un peu plus d'audace et de classe. Dommage. 


Bamboo Harmony est heureusement d’un autre acabit. Plus richement orné et évocateur de l'Asie. Une volée de citrus attire l'attention en tête. J'aime beaucoup la bigarade avec ses accents verts néroli qui annoncent la suite: un mimosa et surtout un thé blanc assez réaliste. Plutôt l'infusion que la feuille sèche avec ses notes de noisettes et d'amande subtiles et rondes, on sent la douceur duveteuse des bourgeons d'Aiguilles d'argent. Et l'on retrouve l'acidité du maté, le lacté des feuilles de figuier qui rejoint les notes beurrées et coumarinées du thé blanc. C'est élégant, bien maitrisé, peigné comme un jardin japonais et effectivement empreint de cette espèce de quiétude et de recueillement que l'on ressent en tentant la méditation devant un bonzaï. On sentirai presque le vent caresser les bambous et les feuilles bruire en sourdine, comme pour ne pas déranger. 
Hélas le fond retombe dans le musc délavé et les notes de cœur qui s'étirent tant qu'elles peuvent. Bien loin de la précision du trait et la concision des estampes japonaises. 
Moi qui rêvait d'un parfum Haïku qui m'aurait ouvert des horizons..

Au final je suis plus que dubitatif devant cette nouvelle collection; j'espère vraiment que les opus à venir sauront explorer des sentiers moins rebattus et nous faire vraiment rêver d'Asie, de feux d'artifices et de légendes, plutôt que de stratégie commerciales