dimanche 6 mai 2012

Onda, Vero Profumo




Il y a des parfums qu'on aime d'emblée, qui sont agréables à porter et de bonne compagnie, beaux sans détours. Et d'autres qui vous défient, vous remuent et vous malmènent, qui vous trifouillent la mémoire, et ne se laissent pas facilement dompter. Ceux-là vous devez les conquérir comme on défriche une terre sauvage et les aborder comme on apprivoise un animal dangereux. Onda est de ceux-là. Ce n'est pas un parfum à porter à la légère, il demande de l'attention et ne laisse que peu de répit, dense, touffu, envouté. 

Je l'ai rencontré comme sa très abordable créatrice Véro Kern, lors d'un salon parisien dédié aux parfums il y a 3 ans. Parmi d'autres créateurs et leurs jus plus ou moins convaincants,  Miss Kern et ses minuscules flacons d'extraits de parfums m'ont tout de suite plu et de suite j'ai ressenti toute la passion, le talent et la générosité contenus dans ses fioles. La surprise fut grande de découvrir par la suite que sous des dehors calmes, posés et aimables se cachait aussi une véritable âme d'aventurière très... rock&roll.

Parmi les trois extraits présentés Onda m'a d'abord frappé par son miel épais et sombre. Pour moi c'est  un encaustique, une évocation de parquet fraichement ciré qui grince encore. Difficile d'imaginer qu'on puisse aimer s'enduire de ça. Mais curieusement, le jeu en valait largement la chandelle et j'ai bien fait de m'accrocher car le pouvoir évocateur d'Onda est incroyable et il s'avère au porté  chaleureux et vraiment réconfortant pour peu qu'on ose s'y adonner. 

Troublant surtout, mélange de genre, brouilleur de pistes. Ensorcelé et ensorcelant. Bestial, un animal tapi dans l'ombre qui attend son heure pour bondir. Un tigre fauve sans doute.
Sexuel, un gousset de cuir à l'entrejambe, reniflé discrètement dans un recoin du château contre la pierre froide. On entendrait presque les respirations haletantes.
Terreux, un vétiver caoutchouteux qui suinte des racines fraichement coupées. Épicé, ces même racines, de gingembre qu'on croque innocemment et qui subitement vous enflamme.
Moite, une jungle épaisse et humide qui résonne de bruits étranges et moyennement rassurants. Moussu, bien sûr.
Et lumineux, car malgré tout Onda est magiquement éclairé d'une verdeur presque fluo et quasi surréelle. Un léger muguet jasminant perce le fond comme une éclaircie.




J'aime beaucoup dans certains vieux jus oubliés des années 40/50 qui se sont concentrés et ont un peu madéré, les fonds musqués ambrés mielleux un peu gras et poussiéreux. Comme celui de Toujours Moi de Corday, crée en 1925 et qui avait la particularité de contenir jusqu'à 25% de musc ambrette, un musc à présent archi interdit et qui offrait une richesse et une onctuosité aujourd'hui disparue ou les muscs de Shocking  et de Tabu qui donnent aussi ce rendu affreusement sensuel. 
On retrouve un peu cette impression d'un autre age dans l'extrait d'Onda dont les racines plongent dans l'histoire de la parfumerie et ses chypres sombres et revêches et dans ses boisés secs mythiques comme le fameux Djedi de Guerlain.
 
Et je me souviens des mots de Vero "Je fais des parfums comme on n'en fait plus". Une production artisanale, des formules lentement élaborées, mue par la création plus que par des impératifs commerciaux, et surtout une richesse en matière naturelles qui fait rêver. 
Et oui Vero, vous faites des parfums comme on n'en fait plus mais surtout comme on aimerait tant en sentir encore..
Onda est l'une des plus belle chose qu'il m'ait été donné de sentir et je le porte avec parcimonie, mais avec un bonheur et un ravissement chaque fois renouvelé. C'est le genre qui vous raconte toujours une histoire différente, apaisant, intime et qui toujours me rappelle l'essentiel: la vie est un enchantement perpétuel.

En 2011, les versions Eau de parfum sont parues, retravaillées pour offrir une accroche différente des extraits; l'eau de parfum d'Onda est plus nettement verte et lumineuse grâce au fruit de la passion apportant des notes vertes amères et fruitées qui complètent magnifiquement le tableau. Une tenue exemplaire, un souci du détail jusque dans les flacons aux teintes ambrées et aux lignes exquises. Miss Kern fait bien les choses à son rythme, élégamment.


Photos: Joe Dallessandro in Flesh; Jungle by Eric holbrook

6 commentaires:

  1. Magnifique article, Monsieur Civette ! Je n'ai jusqu'à présent que rapidement senti les créations de Vero Kern mais toutes m'avaient semblé particulières, denses et très belles. Onda et son encaustique animal étant celui qui m'avait le plus frappée. Mais la lavande de Kiki m'avait séduite aussi, et maintenant que j'aime la tubéreuse je me dois de retester Rubj.
    Cette lecture me donne envie de m'y replonger avec plus d'attention.

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    1. Il faut s'y replonger Géraldine! Des créations intenses et qui font vibrer, ça devient si rare que l'occasion est à ne pas rater. J'ai plus de mal avec l'extrait de kiki qui est un peu trop exigeant avec moi, mais les edp sont magnifiques. Rubj est un bijou!

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  2. Comme tu le sais, Anatole, je suis un fan de la première heure...
    J'ai eu la chance de rencontrer Vero peu de temps après Onda et il est vrai que connaître la créatrice renforce la conviction qu'on a affaire là à une parfumerie qui vient du coeur, mais aussi du corps tout entier, très éloignée de la production calibrée autour d'un discours plus ou moins fumeux qui caractérise de plus en plus souvent les sorties des marques dites "de niche". J'aime cette authenticité, cette expression singulière d'une personnalité forte.

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    1. Une parfumerie qui vient du coeur et qui s'adresse au corps c'est exactement ça! Charnelle en somme. Et c'est ce qui me touche cette authenticité d'une parfumerie vivante qui prend des risques et ne suit pas les chemins balisés. Les super techniciens qui nous pondent des jus ultra calibrés comme tu dis, on s'en lasse beaucoup plus vite.

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  3. Tres beau post M. Civette,
    j'aime Onda aussi et vraiment on se retrouve la grande leçon des parfums du passé avec de la modernité etonnante!
    Et oui, Vero est aussi Rock'n roll :)

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    1. Merci Magnifiscent, c'est sans doute ça le talent, prendre les leçons de l'histoire et se les approprier pour explorer un peu plus loin.. Ça fait rêver en tout cas.

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