mercredi 14 novembre 2012

Je Reviens, Worth 1932.


Parfois ça colle d'emblée entre un parfum et soi. Parfois il nous déçoit. Mais rarement l'admiration , le transport nous saisissent devant la poésie simple et limpide qui semble si évidente qu'on croit l'avoir toujours connue, qu'elle était là, dans notre enfance, quelqu'un surement portait ce parfum-ci. 
Je Reviens de Worth est de ceux-là, il porte en lui la promesse d'un retour qui se fait attendre et je me surprends rêveur à divaguer sur ses notes délicates et poudrées. 
C'est un parfum de facture plutôt classique, presque commun, comme une mélodie qu'on a cent fois entendue  mais que toujours on prend plaisir à fredonner parce que justement elle est simple et paisible. Un genre de berceuse. 
Il fait en quelque sorte partie de mon inconscient olfactif collectif.  L'aura florale duveteuse de grands-tantes élégantes mais pas chichiteuses, l'élégance des classes moyennes en parfum du dimanche. Mamie bisou qui a sorti son renard pour un repas de famille dominical, la poudre aux joues et le rouge à lèvre de traviole. Tendre c'est le premier mot qui me vient à l'esprit en plongeant le nez dans ses effluves. 
Une tête typique d'aldéhydes et d'agrumes qui font une aimable transition vers de jolies notes de lilas, de jacinthe, narcisse et rose en parterre, tapissant le cœur floral un peu vert  d'une fraicheur  qui contraste avec la douceur surannée de la violette, de la fleur d'oranger et de l’œillet qui suivent.  


Historiquement on est dans la même famille que Quelques fleurs (Houbigant) ou Fleurs de Rocaille (Caron): le bouquet. Techniquement, des parfums qui reposent sur un accord devenu classique de salicylates (très présentes dans l'ylang-ylang par exemple, ils offrent un panel du vert un peu camphré au floral solaire assez caractéristique) en combinaison avec de l'isoeugénol pour former l'oeillet central,  un pivot entouré de ionones pour la violette, de vétiver, de santal, de coumarine apportant charpente et structure au cœur, le tout avec aldéhydes et notes vertes en tête, et muscs en fond. Ces fameux muscs nitrés assez présents qui donnaient une suavité et une rondeur incroyable aux fonds poudrés et mettaient magnifiquement en valeur les cœurs floraux aldéhydés.
Ce type d'accord  (salycilates/ eugénols) sera par la suite simplifié et magnifié dans L'air du temps, qui aura lui-même une descendance riche allant de Fidji à Anaïs Anaïs. Et l'on peut mesurer le drame de cette parfumerie classique quand on s'aperçoit que la plupart des matières qui la constitue, des matières qui ont fait l'histoire, sont soit simplement interdites, réglementées ou en passe d'être interdites par l'IFRA. Ce que l'on sent aujourd'hui est plus proche de l'hologramme que des originaux, sans mentionner que tous ces parfums contenaient beaucoup de  naturels qui leurs donnaient de la chair et de la richesse.


Mais dans les années 20/30 la maison de couture Worth sous la houlette de deux frères Jean Charles et Jacques, est florissante. Une série de parfums aux noms poétiques voit le jour dès 1924, toute une histoire : Dans la Nuit (1924) / Vers le Jour (1925) / Sans Adieu (1929) / Je Reviens (1932)  / Vers Toi (1934).  
« Dans la nuit, juste avant l’aurore, parce que je ne puis supporter de te dire au revoir, je reviens vers toi. » (J'entends toujours la voix de Delphine Seyrig en lisant cette phrase). 

Une approche olfactive originale, une recherche artistique jusque dans les flacons signés Lalique pour des compositions alliant romantisme  et modernité parisienne (nous sommes en plein Art Déco), Je Reviens est un immense succès avant la guerre. Cadeau rêvé des soldats américains sur le retour, synonyme d'élégance au moins autant que le N°5, il deviendra plus populaire pour les générations suivantes jusqu'à finir dans les drugstore. Commercialisé bon gré mal gré depuis sa création par  Maurice Blanchet, il a subit moult ajustements de formule, de flacons depuis l'original Lalique. Hélas bien sûr, il est devenu une horrible petite chose à coup de restriction budgétaire et de reformulations drastiques, la version Je Reviens couture de 2004, difficilement trouvable aujourd'hui, est a priori plus fidèle à l'original, mais si vous le pouvez: procurez vous une version vintage, l'eau de toilette plus charnue que la cologne qui a du bien souvent remplacer le savon, bien conservée elle réserve encore des trésors d'extases pour des sommes modiques. Et l'on n'en meure pas.

11 commentaires:

  1. Je Reviens a toujours été le parfum de ma grande-mère, agée de 94 ans elle se refuse de changer et d'utiliser un autre: il me faut donc arpenter les petites boutiques espagnoles et INTERNET pour dénicher des flacons car en Espagne ce parfum n'est plus disponible (ni reformulé ni vintage) depuis au moins sept ans. Ça mérite l'effort, je ne supporterais pas non plus qu'elle porte autre chose que son odeur bien à elle.
    Cordiales Salutations de l'Espagne.
    Sara

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    1. bonjour Sara d'Espagne! J'ai découvert des trésors dans une parfumerie espagnole oubliée, comme quoi, quand on est à l'affut, les bonnes occasions se présentent à l'improviste. Je Reviens est encore assez facilement trouvable sur eBay je crois (mais parfois pas en très bon état). Et oui ça mérite l'effort surtout pour le plaisir d'une grand-mère! Merci de ce partage.

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  2. Je crois que c'est là l'un de mes articles préférés.
    (Et ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais rien moi même)

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    1. Merci mon cher.
      (La voix de Delphine Seyrig peut-être? )

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  3. Merci pour avoir parlé si joliment de "Je Reviens" une fragrance que j'ai adoré porter dans ma jeunesse, mais que je porte désormais très rarement. De facture très très classique il est pour moi dans la lignée très romantique de "L'Air du temps" (en fait c'est plutôt le Ricci qui en est le descendant), un floral poudré/cotonneux teinté d'un oeillet dénué de sa note poivrée, juste les pétales d'un mignardise, un parfum doux, sourd,caressant et nostalgique. De surcroît fan d'Art Déco, j'aime énormément le flacon gratte ciel bleu.

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    1. Très très classique, mais c'est pour cela qu'on l'aime n'est-ce pas! Et merci, voilà le mot que je cherchais depuis des jours: mignardise.
      J'avoue avoir un faible pour le flacon lenticulaire/goutte quand à moi. Et l'Art déco, n'en parlons pas. Ou plutôt si, bientôt.

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    2. En fait j'ai dit mignardise pour l'oeillet, mais je trouve que la senteur est plus "parlante" en anglais : carnation ;)

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  4. Oups, j'ai oublié de te dire Anatole : dans ma bouche "très très classique", es un beau compliment ;)

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    1. C'est bien comme cela que je l'avais compris.

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  5. Après 20 ans de recherche ,j'ai retrouvé cette eau de toilette dans une vente privée.C'est le bonheur absolu,un parfum rare inoubliable qui me fait trouver belle la vie.

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    1. Je trouve ce parfum en eau de toilette sur le site prima parfum à un prix très abordable. Je Reviens évoque pour moi des années merveilleuses et je le porte très souvent. J'ai également trouvé sur ce site Réplique de Raphaël. Si cela vous tente vous pouvez toujours consulter.

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