jeudi 12 avril 2012

Aedes de Venusta, Eau de parfum: Rhubarbe 3D





Dès la première inhalation je me suis retrouvé catapulté dans le jardin de mon enfance, celui de mes grands-parents. Pieds nus dans l'herbe fraiche, courant parmi les groseilliers et les cassis, les doigts tachés de fruits, volant des pommes encore vertes aux arbres, des noisettes duveteuses qu'on cassait sous des pierres pour extraire les fruits à peine formés, et furetant dans les grands prés à la chasse aux tiges de grande oseille qu'on suçait pour se shooter avec l' acidité sucrée du jus.
Vert, acide, crissant, croquant, fusant, autant d'adjectifs qui collent bien à ce parfum centré sur un accord Cœur de rhubarbe hyperréaliste, des tiges rosées rouge fraichement coupées; On verrait presque les gouttes de sève acide perler sur la coupe. Le départ est saisissant et extrêmement diffusif, il jaillit presque. 

Ce qui est surprenant ici c'est l'utilisation inhabituelle du vert: pas de galbanum, d'herbes coupée, mais plutôt un subtil jeu d'ombres et de lumière: feuille, tige, racine. C'est jeune et frais, acidulé, sucré par des fruits pas encore murs. 
Feuille de tomate, pomme et groseille, une touche miellée citrique de chèvrefeuille explosent la rhubarbe et la mette en valeur. Des notes plus sombres, racinaires et résineuses de vétiver et d'encens entourent la vivacité de l'accord central comme un support nutritif stimulant la pousse.
Aux alentours, plus qu'à la noisette c'est aux chatons du noisetier que je pense, il y a quelque chose de duveteux, fruité encore et un peu mat au fond dans l'entourage de cette tige (une pointe de raspberry ketone peut-être et les facettes noisettes de certains muscs).

C'est d'une force peu commune en tout cas, printanier, naturel et presque violent, la même force verte qui perce le bitume et le béton, implacable. Orné de magnifiques teintes de rouge tendre du fruité acidulé qui drapent l'éclatement végétal.
Crissant mais jamais crispant, moins complexe et stratifié que d'autres créations  du parfumeur,  déconstruit plutôt, en exploration, innovant en tout cas et  n'oubliant jamais d'être portable. 
Bertrand Duchoufour quasiment en roue libre, explore les frontières du réel parfumesque avec cette nouvelle création, qui augurerait presque d'une nouvelle manière, tout en rendant un bien bel hommage aux chyprés verts d'antan.
Car tout au long du développement un hologramme de chypre courre, comme éclairé au néon, fauve, plongeant aux racines du vert avec les notes d'encens et de vétiver, matières chères au parfumeur, qui font ici office de substrat étirant la rhubarbe. 
Que ce soit dit: Monsieur Duchaufour, j'aime beaucoup ce que vous faites. Et c'est vraiment un plaisir ( quoique parfois cela frise le jeu de piste) de suivre l'évolution et le travail d'un créateur qui explore différentes voies, défriche en toute indépendance, même si bien sûr on voit les traits communs et les reprises: c'est passionnant. 

Aedes de Venusta, la célèbre parfumerie de niche New yorkaise, après une  collaboration avec l'Artisan Parfumeur pour son premier parfum, sort donc cette fois-ci sous son propre label cette Eau de parfum téméraire qui se veut coller à l'ambiance "baroque et futuriste" de la boutique sur Christopher street, NY
Disponible également à la nouvelle boutique Jovoy rue Castiglione, à Paris. 
C'est un coup de cœur pour moi, et peut-être un cassage de tirelire en vue. Sur photos, je ne suis a priori pas trop fan du flacon par contre, un peu trop girly à mon gout et pas trop fan non plus du prix: 195€ les 100ml.

A lire: une passionnante entrevue avec le parfumeur: Grain de musc
Photo: groseillier à maquereaux. 

6 commentaires:

  1. Yeuuu (=*meuglement alsacien*), serait-ce la rhubarbe rock n roll que je n'attendais plus ?! Entre celle, trop confiture hello kitty, de Rose Ikebena et celle, que je cherche encore, dans Ricci Ricci... Celle ci m'a l'air de tout surclasser, avec une petite ascendance 'fruits verts et acides de l'Heure Folle' qui fait plaisir. Ce n'est malheureusement pas franchement moins cher..
    Je ne la sentirai probablement jamais, dommage.. mais la lecture fut bien bonne, merci pour ça ;)

    Phoebus

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    1. On peut dire qu'elle est Rock'n roll cette rhubarbe, pas du tout style Ellena peinture à l'eau en tout cas. On serait plutôt dans le fauvisme ou le pop art et le nez collé aux tiges.
      Et oui le prix est totalement indécent, même si la qualité est bien là; au moins on ne passe pas la barre psychologique des 200!

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    2. Un ravissement pour les yeux.Quelle écriture!Grâce à vous, cher Anatole,je me languis déjà d'aller découvrir ce printanier jus, avec une impatience presque violente!
      C'est avec grand plaisir que je vous invite à partir prématurément en Espagne, non loin de l'Opéra.Merci pour ce blog, qui devient déjà mon moment de chevet, m'assurant des rêves subtilement parfumés.

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    3. Merci beaucoup Anon!Ravi que le blog vous plaise; Et oui, vivement l'Espagne! J'arrive..

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  2. Il y a eu aussi, en prélude -années 90 je crois- Rhubarb (collection sherbet) de Comme des garçons (signée également Duchaufour) qui était acidulée ce qu'il faut et boisée ensuite;

    Venezia
    PS merci pur ces pages de lecture

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    1. Merci Venezia et de votre passage et de nous rappeler Rhubarb de Comme des garçons que j'avais totalement occulté!

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